Les Nouveaux Chiens de garde

Présentation

Librement adapté de l’essai éponyme paru en 1997 et actualisé en 2005 de Serge Halimi, écrivain et journaliste, notamment directeur de la rédaction du Monde diplomatique depuis 2008, Les Nouveaux Chiens de garde est un film documentaire réalisé par Gilles Balbastre, journaliste pigiste et reporter d’images, et Yannick Kergoat, réalisateur, scénariste, monteur, mais aussi coanimateur de l’association de critique des médias Acrimed. Ces deux derniers ont participé à l’écriture du documentaire, tout comme Serge Halimi, mais aussi deux autres confrères du Monde diplomatique, Pierre Rimbert et Renaud Lambert, qui rédigent des articles pour ce même journal – mensuel français qui vise l’émancipation et l’indépendance financière et éditoriale, et qui est le plus diffusé dans le monde – et interviennent également au sein d’Acrimed. Il a été produit par Jacques Kirsner (Jem Productions) et Anne Marie Marsaguet.

Sorti début 2012, Les Nouveaux Chiens de garde fait, en un peu moins de deux heures, la critique des médias de masse, plus précisément des médias non indépendants. Car oui, si tu ne le savais pas, et comme le montre très bien cette illustration régulièrement mise à jour et réalisée par Le Monde diplomatique et Acrimed, l’immense majorité des médias est possédée, au sommet de la pyramide, par des grandes fortunes. Cela pose évidemment la question du contrôle, de l’orientation et de la neutralité du contenu de tous ces médias, des chaines de télévision aux journaux, en passant par les radios, magazines et mêmes réseaux sociaux.

Prérequis et avertissements

Pour un premier documentaire, en particulier si tu es jeune et/ou que tu viens tout juste de t’intéresser aux sujets de société. Les Nouveaux Chiens de garde risque d’être un peu ennuyant à regarder. Pour s’initier aux thèmes évoqués dans le documentaire, je te conseille plutôt certaines vidéos des chaines Usul2000 ou Horizon Gull, lesquelles chaines – je l’ai déjà dit – feront chacune l’objet d’un article sur Planète Dystopie.

Les autres peuvent y aller les yeux fermés. Enfin, plutôt grands ouverts ! Ce n’est pas agréable de réaliser ou d’admettre que notre journal préféré n’est pas vraiment indépendant – ou plus précisément qu’il existe plus indépendant, car je pense que l’indépendance absolue ne peut vraiment exister sachant qu’on est constamment influencé(e) par tous un tas de facteurs (voir les articles de présentation de ce blog pour connaitre mon avis plus détaillé, si ça t’intéresse). Quant à ceux et celles qui lisent tel journal en connaissant consciemment son orientation et qui le possède, contrôle, voire censure, notamment car ledit journal est globalement en accord avec ses convictions – ô joies du biais de confirmation ! (à moins que les convictions en question ne soient le miroir de l’idéologie et de la vision de la ligne éditoriale…) –, il est toujours bon de connaitre l’avis des détracteurs/détractrices, et les manifestations et conséquences, réelles, de ce contrôle plus ou moins visible de l’information.

De la découverte au visionnage

Je ne sais plus si j’ai découvert Les Nouveaux Chiens de garde en regardant une vidéo de la chaine Usul2000 ou d’une rencontre avec les deux membres de l’équipe de la chaine (et du blog) Horizon Gull, ou les deux – toutes ces choses hautement intéressantes et conscientisantes seront un jour partagées dans ce blog, c’est promis –, mais je n’ai pas tardé à le visionner après en avoir appris l’existence, surtout quand j’ai su que cela parlait, entre autres, des prétendu(e)s expert(e)s qui étaient invité(e)s, année après année, parfois décennie après décennie, sur les plateaux des journaux télévisés, lesquels font encore office de parole divine dans certains foyers ; d’ailleurs, même avec un esprit critique un minimum développé, le martèlement des idéologies généralement acceptées comme conformes – ou plutôt, « vendues » comme conformes (loin de moi l’idée d’un jeu de mots orienté, voyons) – peut formater le cerveau et finir par faire accepter ces idéologies, au moins inconsciemment, si l’on n’est pas préparé(e) à contrer ce matraquage plus ou moins subtil.

Le visionnage de ce documentaire permet donc de prendre du recul face au mirage de l’information neutre, pluraliste, désintéressée, objective et indépendante, telle qu’elle semble être si on ne lit pas entre les lignes, n’écoute pas entre les mots, ou que l’on regarde pas plus loin que le bout du nez des présentateurs/présentatrices et journalistes, lesquel(le)s n’ont pas parfois de journalistes que le nom, faisant plutôt office de paillassons/secrétaires/porte-paroles (barrer la mention inutile) de ceux ou celles qui les emploient, ces derniers/dernières étant tout sauf désintéressé(e)s et neutres.

Des airs de dystopie

Toute cette méfiance – méfiance qui va jusqu’au dégout pour ma part – peut sonner complotiste, mais des heures de vidéos de vulgarisation, de documentaires et autres conférences – que je partagerai – ainsi que la lecture d’articles – indépendants des médias dominants – me confortent dans l’idée que la préoccupation majeure du journalisme grand public/de masse actuel n’est pas d’informer les citoyen(ne)s à tout prix, mais plutôt de sélectionner, orienter et formuler avec plus ou moins de subtilité l’information pour coller à la ligne éditoriale décidée par les hautes sphères, c’est-à-dire celles/ceux qui possèdent ces organes privés d’information. Et l’intérêt privé prime souvent, voire peut desservir l’intérêt public, intérêt public dont l’information et celles et ceux qui la transmettent devraient pourtant être au service.

Au-delà de l’absence d’indépendance des médias – privés, mais aussi publics – dominants, qui est avérée et que l’on peut difficilement remettre en cause – en plus de l’illustration partagée au début de cet article, voici une publication du Monde diplomatique, rédigée fin 2016 par Serge Halimi, qui montre que rien n’a changé depuis la parution, presque vingt ans plus tôt, de son essai Les Nouveaux Chiens de garde (ou encore cet article du site indépendant Reporterre, et bien d’autres !) –, au-delà de l’absence d’indépendance de ces médias donc, le documentaire montre que l’information tend à être réduite à l’état de marchandise, mais aussi les liens étroits qu’entretiennent les élites médiatico-financières – piqure de rappel : un petit nombre de milliardaires possèdent l’immense majorité des médias – avec nos dirigeant(e)s, que nous avons, pour la plupart, élu(e)s nous-mêmes de façon démocratique.

Les Nouveaux Chiens de garde pourrait s’arrêtait là dans la dénonciation – il y en a suffisamment pour amorcer une sacrée dystopie –, mais il va plus loin puisqu’il critique – et c’est pour moi la partie la plus importante et la plus flippante – l’absence de pluralisme et de remise en question totale de la part des éditorialistes, diffuseurs/diffuseuses, journalistes, présentateurs/présentatrices, et autres expert(e)s quant au mode de fonctionnement de la société et ce vers quoi elle devrait continuer de tendre.

En effet, de la même manière que les chiens de garde philosophes dénoncés par Paul Nizan, dans son ouvrage de 1932, ne faisaient que justifier et perpétuer une idéologie idéaliste et bourgeoise déconnectée de la réalité, les nouveaux/nouvelles chien(ne)s de garde prennent le modèle économique actuel comme acquis et définitif, et le placent même au-dessus de tout – l’humain au service de l’économie au lieu de l’économie qui sert l’humain. Pire, mais de la même façon qu’il y a presque un siècle, elles/ils étant dans la partie supérieure de la pyramide des classes, et étant également à des années-lumière des préoccupations, contraintes et difficultés des foyers les plus modestes, parfois – souvent ? – avec une empathie proche du néant et une cupidité qui n’a rien à envier à celle de leurs (grand(e)s)  patron(ne)s – lesquel(le)s feront l’objet d’autres articles – ou en tout cas baignant dans une indifférence contraire à l’essence de leur métier, et plus généralement, à l’humanité même ; pire donc, ces pantins au service des grandes fortunes qui les emploient, parfois même sans que leurs marionnettistes qui les font vivre n’aient besoin de leur donner des consignes, comme ils ne veulent pas risquer de perdre leur poste grassement rémunéré, le train de vie hautement confortable qui va avec, leur renommée, etc., ne remettent absolument pas en question les idéologies globales qui sont véhiculées dans tous les médias de masse.

Cela a pour conséquence, pour une personne qui ne lit ou visionne que des journaux ou chaines appartenant à des groupes privés ou à l’État – cela dit, le pluralisme a l’air un peu moins étouffé dans le public –, d’avoir une vision du monde biaisée, qui ne correspond pas à la réalité mais plutôt à des idéaux et des fantasmes dont seule une minorité profite réellement, mais qui est présentée comme le modèle à suivre pour le présent et l’avenir, une pensée dite unique – je préfère le terme de pensée majoritaire – qui cache par de nombreux artifices (divertissement non critique, publicité omniprésente, profusion de produits et services de consommation, etc.) d’une part, et moyens de pression d’autre part (menace de déclassement social, multiplication et amplification des sujets anxiogènes, dénonciation/culpabilisation à peine masquée des chômeurs/chômeuses, pauvres, immigré(e)s, j’en passe et des pires), une réalité où les inégalités sociales (voir les chiffres sur le site de l’Observatoire des inégalités), l’exploitation inéquitable, la misère, la précarité, la faim, la mort prématurée, la peur de l’autre – l’autre qui est pourtant aussi un être humain –, l’égocentrisme, l’indifférence, le racisme, le sexisme, etc., etc., sont monnaie courante et pourtant minimisés par les nouvelles/nouveaux chien(ne)s de garde. Et tout ça, ça sonne quand même bien dystopique à mes yeux.

J’ai un peu débordé sur le sujet initial des nouveaux/nouvelles chien(ne)s de garde, mais j’ai voulu montrer que leurs agissements (absence de dénonciation, faux pluralisme, etc.) ont des conséquences sur la mentalité du public qui, pourtant, possède les moyens réels de faire changer les choses (boycott, vote, désobéissance civile, etc.), à condition de ne pas rester, volontairement ou non, enfermé dans la logique imposée par l’élite médiatico-économico-politique. Décidément, je ne fais qu’empiéter sur les futurs programmes que je compte partager…

Pour confirmer l’idée que les dystopies ne sont pas que dans les œuvres de fiction, non seulement cette pensée majoritaire existe depuis maintenant des années – en témoigne cet article sur la pensée unique du Monde diplomatique par son directeur de l’époque, Ignacio Ramonet, datant de 1995 –, mais il s’agit également d’un phénomène qui semble toucher tout l’Occident : ainsi, dès 1988, l’économiste et observateur des médias Edward Herman et le linguiste et philosophe – entre autres – Noam Chomsky, ont dénoncé et analysé, faisant eux-mêmes référence à des dystopies (1984 de George Orwell pour le novlangue), le modèle de propagande des médias de masse américains dans leur livre La Fabrication du consentement : De la propagande médiatique en démocratie (titre original : Manufacturing Consent: The Political Economy of the Mass Media).

Le slogan de ces nouveaux/nouvelles chien(ne)s de garde, de leurs maitre(sse)s, mais aussi d’une majorité de la classe dirigeante et même d’une partie du grand public, ce dernier pouvant être complice et/ou victime, pourrait d’ailleurs être « There is no alternative » (« Il n’y a pas d’autre choix »). Et en plus d’affirmer qu’il n’y a pas d’autre choix, les nouvelles/nouveaux chien(nes) de garde sont prêt(e)s à montrer les crocs pour étouffer toute opposition, toute idée, toute œuvre, tout acte, tout discours qui pourrait prouver que leur modèle de prédilection n’est finalement pas si idéal – hormis pour certains modèles dits de réussite – hériter et/ou exploiter,  belle réussite ! – , que des alternatives existent – parfois avec de longues phases de transition, parfois applicables immédiatement –, que ces alternatives seraient bien plus égalitaires, équitables, durables, démocratiques, etc.

Quand les chien(ne)s de garde aboient

Quand ils/elles le peuvent, les nouveaux/nouvelles chien(ne)s de garde minimisent, voire n’évoquent pas ce qui pourrait porter préjudice aux idéologies qu’elles/ils ne cherchent pas à remettre en question et considèrent comme acquises. Parfois, comme quand des journalistes indépendants sortent un documentaire qui les attaque directement, ils/elles sont obligés de riposter. Voici un exemple de critique faite par l’un des principaux/principales intéressé(e)s, au sujet de l’essai de Serge Halimi qui a largement inspiré le film documentaire partagé dans cet article : Patrick Poivre d’Arvor, alors présentateur du journal de vingt heures de TF1, a déclaré : « C’est du terrorisme intellectuel doublé d’une façon archaïque de voir le monde. » Au-delà du fait qu’un journaliste de TF1 ose parler de « terrorisme intellectuel », l’utilisation du mot « terrorisme » montre bien que la critique est perçue comme une attaque, une tentative de renversement de la pensée dominante.

Là où les documentaristes des Nouveaux Chiens de garde font fort, c’est qu’ils n’ont pas peur d’inclure dans leur programme – regarde le générique de fin en entier ! – les critiques faites à leur source d’inspiration littéraire, l’essai de Serge Halimi, alors qu’à aucun moment leurs critiques n’oseraient, elles/eux parler d’œuvres ou inviter des personnalités qui les critiqueraient trop ou remettraient trop en cause leurs valeurs. De cette façon, les auteurs des Nouveaux Chiens de garde, malgré un manque d’exhaustivité et d’objectivité – un seul programme ou une seule œuvre ne suffit pas à cerner toutes les subtilités d’un système, il faut multiplier les sources d’information ! – ne font pas les mêmes erreurs que les médias qu’ils critiquent.

Conclusion

Si Les Nouveaux Chiens de garde n’apprend rien aux initié(e)s averti(e)s de l’esprit critique et bouscule peu les personnes critiquées – on ne peut pas dire que les paysages audiovisuel, radiophonique et journalistique de masse aient beaucoup gagné en pluralisme et en indépendance depuis sa sortie début 2012 –, il peut néanmoins faire prendre conscience et faire réfléchir le grand public, qui est – je pense – la cible du documentaire. Bon visionnage !

Bonus

Cette vidéo de la chaine Osons Causer, que j’ai découverte en terminant cet article, peut servir de complément aux Nouveaux Chiens de Garde, lequel est cité dans la vidéo. On y découvre quelques pistes quant aux raisons pour lesquelles ces quelques milliardaires possèdent l’immense majorité des médias. Par ailleurs, je te laisse apprécier le livre qui apparait en bas à gauche de la vidéo, et te conseille de le lire si ce n’est déjà fait (voir l’article de ce blog à ce sujet) ; quant au livre à droite, ce n’est pas la première fois que j’entends parler de son auteur, Pierre Bourdieu : ce sociologue est cité et ses théories et concepts expliqués dans bon nombre de vidéos de vulgarisation sur Internet, documentaires… À suivre donc !

Enfin, pour t’informer, n’hésite pas à te diriger vers des médias plus indépendants, dont voici une liste non exhaustive, en n’oubliant pas les bases de l’esprit critique, comme le recroisement de l’information, la vérification des sources, etc. Indépendant ne rime pas forcément avec qualité et, comme les milliardaires qui possèdent la majorité des médias ont leurs intérêts, celles et ceux qui dirigent les journaux et chaines indépendantes ont aussi les leurs : l’objectivité et la neutralité ne sont jamais absolues. Après, à toi de voir si tu préfères avoir l’information du point de vue du pouvoir financier et/ou politique – et de risquer de passer à côté d’informations pouvant compromettre les détenteurs/détentrices de ce pouvoir –, ou bien du point de vue de journalistes militant(e)s, des classes populaires, d’intellectuel(le)s engagé(e)s, de vidéastes « amateurs », voire de personnes dites – le terme reste subjectif malgré certains « consensus » – extrémistes – la liberté d’expression n’aurait aucun sens sans un pluralisme total –, etc. Maintenant que tu connais toutes les possibilités pour t’informer, et ce que chaque possibilité implique – même si je suis bien loin d’avoir tout évoqué –, libre à toi de t’informer comme tu le souhaites !

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