Le Meilleur des mondes

Présentation

Le Meilleur des mondes (titre original : Brave New World) est un roman dystopique de l’écrivain, romancier, essayiste et philosophe britannique Aldous Huxley (1894 – 1963), paru en 1932.

Tandis que 1984, écrit dix-sept ans plus tard par son compatriote George Orwell, évoque un futur totalitaire où le peuple est complètement opprimé, privé des libertés les plus fondamentales, Le Meilleur des mondes propose une véritable contre-utopie, au sens strict, c’est-à-dire un monde utopique en apparence, sans défaut pour ceux qui l’habitent, mais qui peut être considéré comme un véritable enfer quand on prend du recul, en particulier par le/la lecteur/lectrice.

Prérequis et avertissements

Après 1984, qui a fait l’objet de mon tout premier article de contenu, Le Meilleur des mondes a été le deuxième roman dystopique que j’ai découvert. Étant un pilier du genre autant que l’œuvre de George Orwell, il peut être lu avant ou après, les deux livres étant bien différents, tout en étant largement complémentaires ; dit autrement, ce sont deux approches antagonistes de la dystopie, deux extrêmes qui donnent un aperçu de la diversité des formes qu’une dystopie, fictive comme réelle, peut prendre.

Le Meilleur des mondes est légèrement moins accessible (un peu plus philosophique, moins rythmé) que son petit cousin de l’anticipation, en particulier pour les plus jeunes ou les plus allergiques à la littérature, mais les thèmes évoqués, la façon dont ils sont traités ainsi que les problématiques soulevées rende la lecture complètement fascinante.

Si tu comptes lire ce livre et qu’il comprend une préface de l’auteur, dans le doute, lis-la après le roman ! Celle de l’édition que je possède donne des éléments cruciaux de l’intrigue, notamment de la fin. Mr Huxley, vous auriez pu en faire une postface ! En revanche, la préface à l’édition française ne spoile aucunement et peut donc être lue avant sans risque.

Après quelques recherches sur Internet, j’ai vu qu’il existait des adaptations télévisuelles du Meilleur des mondes. Je ne sais pas ce qu’elles valent, mais je ne peux que te conseiller de lire l’œuvre originale d’Aldous Huxley en premier. De même, une série, en partie produite par Steven Spielberg, serait en préparation et sortirait courant 2017. Mon conseil précédent tient toujours !

De la découverte à la lecture

J’ai découvert Le Meilleur des mondes adolescent, dans la « bibliothèque » familiale – plus précisément, un placard où l’on rangeait les livres, notamment d’école, de la famille. À cette période – dans la première moitié des années 2000 –, ce roman me fascinait déjà, ne serait-ce que par son titre. Je me souviens d’avoir essayé de le lire durant mon adolescence, mais aussi d’avoir vite décroché, probablement en raison du vocabulaire assez technique – pour un jeune adolescent – dès les premières pages, de l’intrigue peu rythmée, et de l’état un peu vieillot du bouquin, qui allait donc croupir dans un placard tout en restant néanmoins dans un coin de ma tête.

Bien des années plus tard, j’ai fini par acheter une version récente – en parfait état – du Meilleur des Mondes, en étant motivé pour le lire et en ne sachant rien de l’intrigue, voire du genre ; je savais seulement qu’il s’agissait d’un roman mettant en scène une société avec un mode de fonctionnement bien particulier. J’étais bien loin de savoir à quel point c’était particulier…


Attention, la suite de l’article contient des éléments pouvant spoiler.


Synopsis

Un monde idéal. Rien que le titre du roman l’indique : Le Meilleur des Mondes est un monde idéal. Ses habitant(e)s, du moins l’immense majorité, ne connaissent pas le malheur, et mieux, semblent parfaitement heureux/heureuses. Comme on l’apprend assez rapidement, il s’agit d’une illusion de bonheur, où la notion de libre arbitre,  déjà remise en question par les déterministes dans notre société, est ici totalement inexistante : les individus semblent et pensent être heureux, mais il ne peut, en réalité, en être autrement car ils ont été littéralement conçus pour ne connaitre que ce « bonheur ».

Dès le début du roman, on apprend le fonctionnement de cette société qui semble parfaite. Au lieu d’essayer de maintenir le/la lecteur/lectrice dans l’illusion de ce bonheur absolu, l’auteur a préféré déconstruire les rouages de cette fausse utopie dès le début. Néanmoins, même si ce regard extérieur et détaché peut nuire à l’immersion dans l’illusion, cela permet de créer directement un contraste entre l’état d’esprit du/de la lecteur/lectrice et ceux des habitant(e)s, qui sont biologiquement, physiologiquement et psychiquement conditionné(s)s pour être heureux/heureuses. Et quand je dis conditionné(e)s, je parle de processus complexes, décrits en détail par l’auteur, processus qui sont faits pour ne laisser aucune place au hasard, où l’idée même de changement est absurde puisque chacun/chacune a la vie dont il/elle rêve – ou, plus précisément, la vie qui correspond exactement aux besoins et désirs inscrits dans sa conscience, son inconscient et même son ADN, tous manipulés depuis la naissance, et même depuis l’embryon, la reproduction étant totalement automatisée.

Dans Le Meilleur des Mondes, l’organisation pyramidale de la société est poussée à son paroxysme, d’autant plus que les différentes manipulations génétiques et autres opérations – je te laisse la surprise de la découverte – sont faites pour que chaque individu, quelle que soit sa place dans la société, place qui est déterminée bien avant sa naissance, se sente parfaitement en harmonie avec ladite place. De plus, les autres classes sociales, supérieures comme inférieures, lui paraissent terriblement repoussantes ; sa pensée, ses sens, son intuition, son instinct, etc., tout lui fait croire que sa place dans la société, son métier, son entourage, etc., est ce qu’il y a de mieux pour lui.

En plus du conditionnement total et effroyablement efficace évoqué précédemment, la population vivant dans ce meilleur des mondes a le droit à sa ration quotidienne de soma, un « médicament » neutralisant toute trace de mal-être, toute impulsion humaine, toute volonté revendicatrice, en somme tout ce qui pourrait troubler l’organisation de la société. Les personnes qui développent  un esprit rebelle, notamment ceux des classes supérieures qui ont le droit – accordé génétiquement/biologiquement – à un peu de libre arbitre et d’esprit critique, sont encouragées à consommer plus de soma en cas de crise de conscience, ce qui a pour effet de les plonger dans une sorte de coma complètement euphorisant pendant des heures, voire des jours selon la dose.

Cette société en apparence si parfaite semble donc pouvoir perdurer jusqu’à la fin des temps,  mais c’est sans compter sur un homme de la classe supérieure qui, un jour, décide de ne plus prendre de soma à tout bout de champ…

Inspirations

Pour Le Meilleur des mondes, Aldous Huxley a avoué avoir été inspiré, en plus de l’évolution ahurissante de la société depuis la révolution industrielle, par des œuvres utopiques de Herbert George Wells, dont il fit une parodie, étant totalement à l’opposé de l’optimisme que son compatriote avait pour l’avenir de l’humanité. Pour ma part, j’ai relevé quelques ressemblances avec La Machine à explorer le temps (article prévu un jour), du même auteur (Herbert George Wells), qui a également des allures de contre-utopie. En outre, George Orwell a trouvé des similitudes avec Nous autres, d’Eugène Zamiatine, roman qui semble décidément être une pierre fondatrice de la dystopie et qui aura le droit à son article sur ce blog.

Si Le Meilleur des mondes a quelques sources d’inspiration, fictives mais principalement réelles, le roman, qui a largement popularisé la contre-utopie, a surtout lui-même inspiré un nombre incalculable d’œuvres de fiction du même genre. Depuis sa parution, combien y a-t-il eu de livres, films, séries, jeux vidéo et courts-métrages dont l’univers se présente comme une utopie mais qui, quand on a un regard extérieur et critique – le/la lecteur/lectrice, ou un personnage unique qui prend conscience – se révèle être un monde faussement idéal, où le bonheur est bâti sur des mensonges, des illusions ? Ainsi, de nombreux éléments de l’intrigue et des mécanismes de la société du Meilleur des Mondes apparaissent également dans des dystopies ultérieures, en particulier la manipulation génétique eugénique, les « médicaments »  neutralisant les instincts primaires, la séparation organisée, et même sectarisée des classes sociales, l’impression de liberté des individus qui sont, en réalité, prisonniers d’une gigantesque illusion…

Résonances dans le monde réel

Les sombres périodes qui ont suivies la parution du roman d’Aldous Huxley (Grande Dépression, Seconde Guerre mondiale, Guerre froide…) n’ont pas vraiment donné raison à l’auteur britannique, la terreur et la peur (de la guerre, de la mort, etc.) empêchant ne serait-ce qu’approcher l’illusion de bonheur général du Meilleur des Mondes, et évoquant davantage l’œuvre de George Orwell.

Aujourd’hui, si le fantôme de 1984 n’a toujours pas disparu, on peut néanmoins observer qu’Aldous Huxley était bien loin de se tromper. Avant de donner un exemple, et après avoir lu le roman, je conseille la lecture de Retour au meilleur des mondes (Brave New World Revisited), un essai de l’auteur qui revient, vingt-sept ans plus tard, sur sa vision de l’évolution de la société, et notamment en quoi le monde tend davantage à se rapprocher du Meilleur des Mondes que de 1984. Pour ma part, j’aurais tendance à dire que les deux œuvres ont été, dans le fond et bien malheureusement, notablement prophétiques.

Pour illustrer les prédictions d’Aldous Huxley, prenons comme exemple le soma, ce fameux « médicament » donné aux individus après leur journée de travail – travail qu’ils sont pourtant censés adorer – pour les maintenir dans un état de servitude volontaire grâce à la joie qu’il procure. Cela ne te rappelle rien ? Aujourd’hui, le soma peut prendre une multitude de formes, des antidépresseurs, qui traitent les conséquences d’un mal-être sans que la cause ne soit remise en question, aux drogues douces et dures – rapprochement le plus évident, mais loin d’être le plus intéressant –, qui peuvent aussi bien procurer une sensation d’euphorie que de permettre d’oublier ses problèmes, en passant par le divertissement, ce dernier point faisant l’objet du paragraphe suivant.

En effet, associé à la consommation de masse, loin d’être aussi généralisée dans les années 30 que de nos jours, le divertissement serait pour moi la manifestation actuelle la plus notable de l’opium du peuple selon Aldous Huxley, en particulier le divertissement dépourvu de tout aspect critique ou engagé, et plus généralement tout ce qui divertit l’esprit et l’attention sans remettre en cause le système, les normes, l’organisation et les structures sociales, etc., et même – et surtout même – qui les conforte, ou tout ce qui ne développe pas un minimum l’esprit critique. Cela peut aller de la si mal nommée téléréalité à un publireportage, en passant par n’importe quelle œuvre de fiction dépourvue de tout message ; malheureusement, cela peut même inclure les œuvres à message dont la forme prévaut sur le fond et/ou qui sont absorbées par l’industrie du divertissement – je ne remets pas ici en cause l’existence de tous ces programmes, seulement leur prépondérance dans les médias dominants et la sorte de consensus de médiocrité, voire d’idiotie, qui en découle, autant de la part des diffuseurs/diffuseuses que du grand public, le dernier étant bien évidemment la victime idéologique, tandis que les premiers/premières sont les initiateurs/initiatrices de la léthargisation.

Conclusion

Comme dit précédemment, et comme j’essaie de le montrer avec cet article, Le Meilleur des Mondes est un pilier majeur de la dystopie anticipative, étant complémentaire de 1984 autant sur le plan littéraire que philosophique, que sur l’analyse de l’histoire de nos sociétés et la justesse des prédictions. Cependant, il manque plusieurs éléments aux deux romans,  même si on les fusionnait, pour être suffisamment et exhaustivement prophétiques. Pour  cela, il faudrait ajouter le rôle prépondérant de l’argent roi dans notre civilisation et des systèmes et stratégies qui permettent sa glorification et sa suprématie dans la quasi-totalité des domaines de la société et de la vie, la consommation de masse et omniprésente, la décollectivisation/privatisation/individualisation associée à un nombrilisme/narcissisme/égoïsme/égocentrisme, l’apparition de nouvelles technologies (nucléaires, électroniques, etc.) sans réflexion morale à long terme préalable, etc. En même temps, même des écrivains tels que George Orwell et Aldous Huxley ne pouvaient imaginer toutes les prouesses et aberrations de leurs descendants, d’autant plus qu’ils sont respectivement morts en 1950 et 1963.

Pour terminer, voici un extrait de la préface du Meilleur des Mondes de son auteur, réécrite en 1946, extrait qui représente, à mes yeux, l’essence du roman  :

« Un État totalitaire vraiment « efficient » serait celui dans lequel le tout-puissant comité exécutif des chefs politiques et leur armée de directeurs auraient la haute main sur une population d’esclaves qu’il serait inutile de contraindre, parce qu’ils auraient l’amour de leur servitude. La leur faire aimer – telle est la tâche assignée dans les États totalitaires d’aujourd’hui aux ministères de la propagande, aux rédacteurs en chef de journaux, et aux maîtres d’école. Mais leurs méthodes sont encore grossières et non scientifiques. »

Soixante-dix ans plus tard, si l’on est encore très loin du degré d’ingéniosité et d’efficacité du Meilleur des Mondes, on peut quand même observer que les méthodes dont parlait Aldous Huxley n’ont évolué que dans la forme, ayant un peu gagné en subtilité et s’appuyant désormais, parfois – souvent ? –, sur les failles du cerveau humain découvertes par la science et exploitées sans aucun remords dans un nombre ahurissant de domaines. Dans le fond, il s’agit exactement de la même chose : maintenir la stabilité, autrement dit ne pas bouleverser l’ordre naturel (sic) des choses, l’organisation sociétale, etc., etc. – je ne vais pas refaire la liste, jamais exhaustive, à chaque fois. Heureusement, dans la grande majorité des pays du globe, le totalitarisme évoqué par l’auteur britannique a trop d’adversaires et d’obstacles pour être absolu. C’est à nous, êtres humains de toutes classes sociales, de faire en sorte, à titre personnel, associatif, militant, etc., qu’il diminue, voire disparaisse, et non de le laisser s’installer, grandir, évoluer jusqu’à ressembler à celui du Meilleur des Mondes ou de toute autre dystopie.

Bonus

Je finalise cet article dix jours après la sortie d’un essai du Comité Orwell, dont fait partie la journaliste, chroniqueuse et essayiste Natacha Polony, Bienvenue dans le pire des mondes ; le triomphe du soft-totalitarisme. Je ne l’ai pas lu, mais les références aux deux auteurs de romans dystopiques dont j’ai présenté les œuvres phares pour l’instant montrent encore l’aura prophétique du Meilleur des Mondes et de 1984, respectivement quatre-vingt-quatre et soixante-sept ans après leur parution.

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